Home Art Adieu Grimoire!

Adieu Grimoire!

Média : Dessins, photo, texte, vidéo.
Durée de la vidéo: 5 min

« Adieu Grimoire ! » est un projet multimédia résultant d’un workshop de recherche artistique d’une semaine sur l’île d’Hydra en Grèce en 2009. Le processus de recherche porte sur la relation du corps au paysage, et sur une réflexion autour du philosophe Héraclite. En 2016, invitée à exposer ce projet à la galerie AUP à Paris, je prends l’initiative de refaire les dessins de mon carnet de croquis en plus grand format.

 

 

Les grands brûlés

Sous un ciel gris et supportable, je traverse le village et entame une montée à flanc de colline. Un sentier étroit serpente entre les rochers. Je veux arriver à ce point de la montagne où se trouvent les arbres calcinés. Je gravis les pierres qui s’éboulent. De gros insectes noirs et lourds sont posés sur le chemin et s’envolent par essaim à mon approche. Je traverse leur bourdonnement. Des mules broutent les arbustes accrochés à la montagne. Et soudain je rencontre le premier grand brûlé. Il est là immobile, sombre et torturé. Ses branches noires s’entortillent vers le ciel, immuables. Je poursuis mon ascension et pénètre sur ce domaine carbonisé, ça et là ils sont de plus en plus nombreux, d’abord petits puis de plus en plus grands, ils se tordent majestueusement, dominant la baie du port bruyant. La rumeur amplifiée par la montagne monte jusqu’au cimetière muet de ces arbres décharnés. Je ressens leur présence comme quelque chose de particulier. Martyrs puis oubliés ils nous observent et nous écoutent en silence. Leurs grandes silhouettes noires se dessinent sur les champs verdoyants. Fantômes hiératiques baignés de pâquerettes jaunes en gloire. En traversant le champs des grands brûlés je les salue. Je compatis avec eux, victimes d’un incendie. Pétrifiés dans leur élan vital comme les hommes de Pompéi, ils sont encore enracinés dans leur terre natale, regardant vers la mer, les branches dressées vers le ciel et l’étendue.

Selon Héraclite, « [c]e monde a toujours été, il est et sera un feu toujours vivant, s’alimentant avec mesure et s’éteignant avec mesure ».
On peut comprendre le mot feu au sens d’énergie qui traverse toute chose, et qui alimente le mouvement universel. Car pour Héraclite, le monde est en perpétuel changement et en devenir, tout comme la flamme qui s’agite, jamais similaire mais toujours en continuité ; ainsi il en va de la Vie.
La pensée d’Héraclite se rapproche des philosophies orientales, notamment taoïstes, sur l’impermanence, la perpétuelle transformation, et la nature cyclique du temps.
« Car telles sont les transformations du feu : d’abord, du feu vient la mer ; puis la moitié se convertit en terre, et la moitié en vapeur. » [1]

La baignade

L’étendue de l’eau ressentie par une immersion progressive: température très froide qui saisit le corps, crispe les mâchoires. Sentir tout son corps réagir, se révolter, puis en bougeant, s’adapter. Réaction hydrothermique. Du corps se réchauffant, naît alors une sensation de grande harmonie avec les éléments, une liberté de mouvement, dans l’eau comme dans l’esprit. Les résistances se dissolvent. Les muscles peuvent se tendre et se détendre, toute la colonne vertébrale étirée dans l’eau. Bien-être vigoureux de cette eau méditerranéenne limpide, transparente. Ondoiement de mon corps dans l’eau: je suis une sirène! Je me baigne et intègre le paysage avec tout mon corps. Baignée dans l’étendue.

Héraclite encore :

« On ne peut pas entrer une seconde fois dans le même fleuve, car c’est une autre eau qui vient à vous ; elle se dissipe et s’amasse de nouveau ; elle recherche et abandonne, elle s’approche et s’éloigne. Nous descendons et nous ne descendons pas dans ce fleuve, nous y sommes et nous n’y sommes pas. » [2]

« Dans la circonférence d’un cercle, le commencement et la fin se confondent. » [3]

 

Notes:
[1] Clément d’Alexandrie, Stromates, V, p. 105.
[2] Alfred Fouillée, Extraits des grands Philosophes, Librairie Delagrave, 1938, p. 25.
[3] Fragment d’Héraclite 103

 

La vidéo Adieu Grimoire! a aussi été présentée dans l’exposition Living Alive au Cœur de Ville à Vincennes en juin 2009, puis vendue à la vente aux enchères Pixeling, au garage Turenne en juin 2014.